LE SONGEUR EN CHIMERIE

LE SONGEUR EN CHIMERIE

SOUVENIRS : TES YEUX

Le vingt-cinq décembre mil neuf cent quatre-vingt-dix-huit à 22 heures 30.....

Salzbourg. C'est là que tout commence et que tout se termine. Je regarde cette feuille de papier et je me souviens.

Dix ans avant je débarquais dans cette ville magnifique, l'Autriche de Mozart et la ville qui l'avait vu naître me fascinait, et, à l'époque je maîtrisais tant bien que mal le violon. J'avais le monde devant moi, la vie à croquer et surtout une thèse à défendre à l'université de "Soziologie und Kulturwissenschaft". J'avais prévu au moins cinq ans d'études et de recherches sur "Le Dôme" la cathédrale gothico-baroque où le petit Joannes Chrysostomus fut baptisé.

J'arrivais dans cet immense village du Père Noël en plein hiver comme il se doit. La pipe à la bouche, une longue écharpe autour du cou, et une barbe naissante qui me semblait-il devaient me donner une allure d'intellectuel rompu aux sciences exactes, à la Théologie et aux arts...

Pratiquement la première chose que je vis fut les jardins Mirabell et la forteresse imposante qui semble veiller sur les habitants comme un gros chien sur sa gamelle. Je me souviens de l'accueil des gens chez qui j'habitais, à peine le pied chez eux, un peu saoulé par la chaleur du feu, je me retrouvais les mains pleines de rumkugeln parfumés et d'une grande tasse de glühwein bouillant. Je remisais dans la poche de ma veste les sortes de truffes au rhum préférant me bourrer d'apfelstrudel plus apte à calmer ma faim et absorber un peu de l'alcool du vin chaud... Et c'est écroulé de fatigue que je fus content de m'enfoncer dans un lit aux dizaines de couettes et d'oreillers qui m'avala dans une longue nuit chaude et réparatrice. Au loin j'entendais des cantiques monter vers les étoiles.

Les jours qui suivirent, j'arpentais les berges du Salzach, ce long fleuve paresseux qui lèche les pieds des Préalpes orientales. Toujours le brûlot aux lèvres, savourant le parfum de pain d'épice de l'Amsterdamer, le nez dans l'écharpe, les sourcils froncés, l'air du scientifique qui va trouver une réponse à toutes les questions de l'univers. Oh oui, je me posais bien des questions, mais trouver les réponses c'était autre chose. J'étais comme ces savants qui parlent de choses bien assurément savantes, l'air très concentrés, propageant leurs questions "Savez-vous cher confrère? Avez-vous vu cher ami? Pensez-vous que?..."

L'important c'est d'avoir l'air de chercher, pas de trouver.

Je faisais aussi bien sûr pèlerinage devant le 9 de la Getreidegasse, LA maison de Mozart aux fenêtres dorées. Il ne se passait pas un jour sans que j'use mes semelles dans cette rue aux superbes enseignes de fer forgé. Cette ville a vraiment un charme particulier. Le reste du temps, je trainais à la cathédrale, ou tournais autour de la maison de Paracelse, là où il écrivit le "Traicte des venims", ou encore je me goinfrais de nouilles au saumon fumé et épinards à la crème dans la "Studierzimmer" du café-restaurant Zum Eulenspiegel. Au fil des jours, et voyant ma gourmandise, Martina, une serveuse, m'apportait des MozartKnödel en douce dont je me régalais.

C'est quelques mois plus tard que je l'ai rencontré, après une journée passée à étudier Toni Schneider-Manzell et Ewald Mataré, le hasard me poussa du côté du muséum d'Histoire naturelle, et plus précisément devant le parvis de l'église Saint Blasius. La nuit commençait à tomber plus tôt, les frimas de l'hiver commençaient à poindre, le vent s'engouffrait dans les ruelles, faisant voler les feuilles mortes, sifflant sa rage, mordant cruellement mes membres. Alors, j'entendis le chant des anges...

Passé la lourde porte de bois clouté, l'église me semblait si hospitalière. Elle était baignée de la lueur chaude des centaines de cierges, tout semblait peint de doré. Le transept était occupé par une chorale de jeunes filles et quelques enfants, sans doute en répétition car la nef était vide. Comme c'était étrange, la nuit tombante, d'assister à un choeur de chants liturgiques regardé par des spectateurs fantômes, j'avais l'impression que seules les âmes des prieurs, pèlerins, et errants du passé occupaient les grands bancs de bois. J'essayais de m'en convaincre en tout cas, car tant de beauté qui montait vers le ciel, écouté par personne, sauf moi, me semblait un tel gâchis. Discrètement, longeant les bas-côtés, un peu caché par les massives colonnes, j'approchais doucement. C'était bien un choeur de jeunes femmes, en majorité, avec deux ou trois hommes, sans doute barytons, ou basses, et quelques très jeunes enfants sopranos qui jouaient des coudes et se pinçaient les cuisses, chahutant, essayant de ne pas rire.

Tous étaient vêtus d'aubes blanches, sauf les enfants habillés "en dimanche". Tous vêtus de blanc, sauf elle. Au centre du choeur, je pouvais voir une jeune femme menue, petite, tout en noir et l'air si triste. J'ai tout de suite pensé à Piaf. Ce n'était ni le visage, ni les cheveux, mais une allure générale. Elle était si... différente, bouleversante. Alors que je ne voyais plus qu'elle, que les autres s'effaçaient à mes yeux, rejoignant les spectres du passé et les vitraux peints, alors que je me perdais dans son regard si bleu, si vide, cherchant à comprendre cette impression de tristesse qui me gelait le coeur, elle ferma les yeux, qui devinrent comme deux ombres, deux taches sombres sur son visage trop blanc. Et dans le silence qui devenait si pesant, si tangible, elle commença à chanter "Panis Angelicus".

Alors des larmes chaudes coulèrent sur mes joues, j'avais soudain l'impression de ne faire qu'un avec l'église, d'avoir mon âme à nu, je comprenais des siècles de croyances, les hommes qui bâtirent des cathédrales, qui écrivirent des centaines de livres, ou peignèrent de magnifiques tableaux, je pouvais toucher la grâce, et si j'avais été en attente de quelque chose, j'aurais assurément donné toute ma foi en un Dieu. C'était juste un moment divin, une communion, quelque chose que personne d'autre ne peut comprendre, à commencer par moi qui ne croyais plus en rien. Depuis bien longtemps.

Je vins lui parler après leurs chants, j'étais maladroit, je bafouillais, l'âme encore à l'envers. J'avais l'impression que son regard s'était posé sur moi pendant qu'elle chantait, que ses yeux bleus ciel d'été avaient pris un peu de moi. Je me croyais remarqué, apprécié. Mais alors que je lui parlais de banalité, de mon métier, où plutôt futur métier, de mes passions, de mon, de ma, de moi, elle était ailleurs. Elle me semblait si sauvage, libre comme un petit animal qui se laisse approcher, si prête à s'envoler loin de moi. Au bout d'un moment tous se changèrent, rangèrent leurs affaires, je reculais me sentant intrus, je la quittais des yeux, et elle s'envola sans doute, car je ne la revis pas.

Dans les jours qui suivirent, j'ai fait maintes choses, souvent en pensant aux eaux de ses yeux. J'ai essayé d'oublier cette rencontre, de fuir mes désirs, mes espoirs. Je marchais les mains dans les poches, courbant le dos sous la fraîcheur du soir, je me sentais seul, même les gourmandises offertes par Martina n'avaient plus de charmes, et elle-même, me sentant distant, semblait m'éviter. Je venais assez souvent m'isoler des livres et du monde à l'intérieur de la cathédrale, là j'allais caresser de la main les sortes de lions qui soutiennent les fonds baptismaux qui connurent Mozart. J'étais pensif, entrain de chercher des petits noms à donner à ces statues. Celui qui avait le plus perdu sa patine avait été nommé "Sardanapale", j'allais appeler le deuxième "Nabonassar" quand j'entendis une voix très faible derrière moi: "Ils ne mordent pas j'espère..."

Elle était là, juste là, à quelques mètres, dans un rai de lumière, pareil à une apparition. Elle était si blanche, diaphane, j'ai pensé, je m'en souviens, qu'elle devait être malade. Elle avait retenu mon nom, le cours que je suivais, elle avait demandé à des étudiants où je pouvais être, et elle m'avait trouvé. Nous passâmes la journée à nous balader, à discuter, elle me parlait de ses goûts "gothiques", de Sisters of Mercy, de Tuxedomoon ou Killing Joke, de Tim Burton, me montrant son "Jack" qui ornait son sac à bandoulières. Je n'avais même pas fait attention, trop fasciné par sa beauté juvénile, un peu garçon manqué, et surtout ses yeux de transparence, deux billes de verre de Murano dans un visage à la pâleur d'un film de Murnau. Maintenant ses cernes noirs s'expliquaient, ses ongles peints de sombre, sa mèche bleue comme ses pupilles, ses bottes à lanières de cuir et cadenas, je voyais ce que je n'avais pas remarqué, moi qui me fous des modes ou des tendances.
Et les jours passèrent, on riait de ses mimiques, de ses blagues, on était triste à l'écoute d'un concert en plein air de Brahms. J'adorais ses sourcils qu'elle fronçait quand je lançais au vent des vers de Mallarmé que je trouvais plein de "gothisme". Elle me donnait des coups de coude en entendant ce barbarisme mais appréciait "Quand l'ombre menaça ...". Je ne peux plus jamais lire ce poème maintenant, j'ai à chaque fois l'impression qu'on m'arrache le coeur...

Je me souviens aussi des chocolats chauds du café Tomaselli, tu demandais toujours une paille pour pouvoir faire des bulles en soufflant dans ta tasse, je m'amusais à te voir les joues gonflées, le nez rouge de la froideur du dehors, loucher exprès en produisant des bruits incongrus et une épaisse mousse qui coulait sur la table. Parfois les gens étaient outrés de nos gloussements et une fois nous avions même été chassés sans ménagements, ce qui ne nous empêchait pas de pouffer de rire comme deux gosses.
Mon dieu, je me souviens de notre premier baiser, des flocons tombaient sur tes cheveux, de la buée sortait de ta bouche, et puis ton regard, tes yeux, une biche face à un chasseur n'aurait pas eu pire regard. Mais comment pouvais-je te faire du mal, moi qui te serrais dans mes bras avec la peur de te briser, tellement tu étais fine, si légère, comme un moineau dans mon poing. Je me souviens de ta bouche, tes lèvres chaudes et douces, au goût de framboise, ta langue, petit poisson de roche qui ne voulait pas se laisser attraper.
Je me souviens aussi de l'amour, que nous faisions doucement, loin de tout, loin des autres. Une biche entre les pattes d'un gentil lion, ce sont tes mots, je trouvais l'expression un peu... ridicule, mais finalement assez juste. Je me souviens d'une longue discutions que nous avions eu, à l'hôtel Sacher, pour ton anniversaire, le jour de Noël, encore un Noël...
Tu ne voulais pas qu'on t'offre un cadeau, au contraire, c'était toi qui en offrais aux autres... Drôle d'idée pour une drôle de fille.
Ce jour-là j'avais payé l'hôtel, la plus belle chambre, on avait l'impression d'être des princes, toi tu m'avais offert un gâteau en forme de coeur et un nounours habillé en groom, tu m'avais parlé des Sacher Torte, et moi j'avais continué en parlant de Sacher-Masoch qui n'avait aucun rapport avec ce délicieux gâteau au chocolat. Alors, intéressée, par jeu, la biche, la fille de cristal, était devenue dresseuse de loup, avait soumis le chasseur. Je me souviens de cette jouissance, comme une marque indélébile sur mon corps.

Dernièrement, lors d'une nuit d'insomnie, quelqu'un m'a posé des questions sur toi. "Comment était-elle?"
Que répondre à cette simple question, toi qui étais mon reflet dans le miroir de la vie? Comment était l'oiseau qui par son chant m'a tiré des brumes de l'anesthésie? Comment était le verre d'eau quand j'avais soif? Comment était le coucher de soleil quand je voulais terminer ma vie? Je ne sais pas quoi répondre, il faudrait inventer des mots juste pour toi.

Elle était ma morphine, douce mort fine. Une résonnance à ma vie, mon âme soeur. Nous n'avions qu'un rire pour deux, nos larmes avaient le même goût, nos corps savaient se reconnaître.
Ses mots à mon coeur étaient aussi chauds que chaque rayon de l'astre. Sa peau était mon soleil pâle d'hiver. Même ses silences me parlaient. Je l'aimais, je l'avais trouvé. Pour toujours.

Mais la vie parfois s'oppose au bonheur, elle déchire de ses griffes les amants, elle est jalouse d'un avenir trop radieux.

C'est après ce Noël que j'ai eu des doutes, ou plutôt des interrogations. Petit à petit nous nous étions fait des amis, et souvent chez l'un ou chez l'autre nous allions manger, ton appétit d'oiseau-mouche était souvent sujet aux plaisanteries. Je ne comprenais pas pourquoi tu voulais toujours faire la cuisine pour tout le monde, cuisinant même chez les gens qui t'invitaient. C'était toujours des gigots, montagnes de carrés d'agneaux, choucroute de Morteaux flambées au Genièvre, et autres plats gargantuesques que tu nous forçais à reprendre. Alors que toi, tu ne soupais que d'un oignon bouilli, d'une pomme, d'un bol de quinoa, ton régime pour ne pas grossir.
Je ne t'ai jamais vu grossir, alors que moi, hélas, je prenais du poids. Tu avais l'air si heureuse de nous voir manger, et puis, quelques fois, tu semblais si triste. Je crois qu'il y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, et ta famille, tes amis, moi, étions dans ce cas.

Je me souviens de ce pull à manches longues que tu portais souvent, de la fois où en voulant te caresser le bras j'avais remonté ta manche, je me souviens des marques, des pictogrammes rouges, écriture chinoise terrible qui ornait ton avant-bras, ton poignet.
C'était juste le chat qui t'avait griffé, bien sûr, quoi d'autre? Il ne t'avait pas raté en tout cas, même si ce n'était heureusement que superficiel, ces longs traits de carmin étaient moches à voir.

Les semaines passant, je remarquais ta fatigue, ta tristesse, la mélancolie qui bordait ta vie. Je voyais ta mère s'inquiéter, j'entendais parler bas, et parfois quand nous mangions en famille, elle allait dans la cuisine pour pleurer. Je crois que j'avais trop à faire, trop d'idées, de projets, pour vraiment faire attentions aux choses. Nous laissons comme ça les araignées du temps tisser leurs toiles de rouille et de mépris, et c'est souvent trop tard que nous retrouvons l'objet brisé qu'on croyait pourtant éternel.

A l'automne, le vent venant de l'Adriatique contourne les Alpes et fait voler les feuilles rousses, elles se transforment alors en papillons dansant dans un soleil trop pâle. Nous étions retournés voir les lions de la cathédrale et j'avais caressé ton ventre pour faire passer un message, à l'époque l'idée de faire un enfant avec toi me semblait possible et j'en avais envie. Une envie égoïste peut-être, voir celui qui serait un peu toi, un peu moi, la vie en plus beau.
Mais une ombre était passée sur ton beau visage, tes yeux bleus lagon avaient fait couler l'écume de tes larmes, ils étaient devenus mer d'orage, je ne comprenais pas, mais je n'avais pas insisté, posé les questions, encore une fois je te préférais heureuse à tout prix, même au prix de devoir te perdre.

Encore un Noël qui approche, et Salzbourg redeviens un village de lutins et de décorations étincelantes, les figurines d'étain, les bougies se mettent à décorer les vitrines, l'air se parfume de pain d'épice et d'odeur de sucre filé, de vin chaud, de cannelle. J'ai à chaque fois l'impression d'être un figurant dans un film de Capra.
Comme la vie est belle pour l'homme de la rue. J'aime tellement cette ville à Noël, redevenir un enfant, croire aux miracles...

Je ne peux pas en parler au passé, je suis là, je sens l'air frais qui porte l'odeur de l'hiver, je sens les rôtis léchés par les flammes, le givre qui crisse sous mes pieds, j'y suis, de tout mon être, de tout mon coeur, et je sais que tu m'attends...

Comme toujours, depuis des années, je réserve une des plus belles chambres dans un hôtel, pour y fêter Noël et ton anniversaire, et toi tu m'offres le restaurant et un magnifique cadeau, c'est toujours une fête pour nous dont c'est déjà tous les jours la fête, juste un sabayon d'amour en plus, le rhum dont s'imprègne le savoureux baba. Donner et recevoir encore plus, si c'est possible.

Nous sommes dans une chambre de l'hôtel Crowne Plazza, en face des jardins, la citadelle est toujours là, bienveillante, la vue par la baie vitrée est magnifique, il fait froid dehors, mais la chambre est chaude, je m'en souviens, le champagne me tourne un peu la tête, m'endors doucement, nous avons bien mangé, c'était délicieux, et avant de partir du restaurant on nous a offert une couronne en forme de coeur faite de paille tressée et de fleurs séchées. Et puis toi, tu es si belle, pour l'occasion tu portes une robe, c'est rare, si élégante, tu es tellement tout ce que j'aime. Et tu as quelque chose que tu caches dans ton dos...

Tu poses un baiser sur mes lèvres, j'avais oublié combien c'était bon, et tu me donnes mon cadeau: Un disque vinyle, maxi 45 tours de Michael Jackson, avec Charlie Chaplin et le Kid sur la jaquette.
"Smile", un collector retiré de la vente qui vaut une fortune, me dis-tu. Une chanson qui va me plaire, pour les moments où il faut sourire, même quand tout va mal, et je te crois quand tu dis ça, même si les lettres rouges de la jaquette me font penser à tes bras. Alors j'écoute le disque, la chanson est triste, belle, douce, je reconnais l'air d'un film de Charlot, il m'avait fait pleurer quand j'étais enfant, je regarde la pochette, c'est en fait Michael Jackson qui est déguisé en vagabond, j'aime cette chanson. Et puis, et puis, je t'entends vomir. Je sais, que les doigts dans la gorge, tu es entrain de rendre ton repas, que ton maquillage coule sur tes joues, que tu deviens laide dans ta belle robe de soirée, et que tu ne peux pas faire autrement...

Je sais tout ça et je place ma main sur la vitre, je sens le froid, la vibration de la ville qui bourdonne, je détourne mon regard vers la neige qui tombe sur la ville, comme dans une boule à neige géante, qui recouvre tout d'un manteau de pureté. Je détourne mon regard comme d'habitude, car je ne sais pas quoi faire d'autre, et je pleure, je pleure toutes les larmes de mon corps...

Cette nuit là j'ai eu envie de fuir, de fuir ma lâcheté, c'est paradoxal, fuir mon impuissance, d'arrêter de ne pas voir, comme tous les autres, d'essayer de te parler, de trouver les mots, un mot, juste le mot qui changerait tout, mais je t'ai juste raccompagné chez toi... Comme d'habitude, tu avais re décoré tes grands yeux, coiffé tes cheveux, tu étais belle, comme si de rien n'était, juste un peu de pâleur sur tes joues. Pendant la nuit, ta mère m'a appelé, elle a parlé de "TS", d'anorexie, de boulimie, d'automutilation, de mots que je ne voulais pas entendre, qu'elle ne voulait pas dire, c'était tellement plus simple de t'appeler ma "petite Gothique", ma "Suicide Girl"...

Alors j'ai essayé, les semaines passant, j'ai essayé de te comprendre, de te parler, de t'engueuler, de te dire que je ne pourrais pas te survivre, de te dire que combien la vie était belle, combien le monde était beau, moi qui n'avait rien vu, rien visité, moi le rat de bibliothèque, le gratte-papier amoureux d'un songe. Mais je pouvais te lire tout Lamartine, te déclamer le roi Lear, te raconter tous les Velasquez, tu n'y voyais plus de beauté.
Et les semaines passèrent, les beaux jours revinrent, le quotidien était fait de visites chez des spécialistes, de haut, de bas, de mes espoirs, de tes descentes, des bouteilles de vodka vidées en cachette, des mois d'amour, des nuits à éloigner les comprimés, les flacons. Tes grands yeux étaient toujours aussi beaux, mais ton corps, ton pauvre corps. Tu t'affaiblissais, et j'avais beau essayer de te trainer au café Tomaselli, tu n'avais plus la force, et petit à petit, quand je passais devant la terrasse, l'écho de nos éclats de rire s'évanouissait peu à peu.

Je sais que je t'en ai voulu parfois, où je m'en voulais à moi même.

Et quand le vent faisait à nouveau voler les feuilles mortes, près de l'église Saint Blasius, j'avais parfois l'impression que tu allais courir vers moi en riant, comme avant. Je me souviens que je t'ai juré mille choses, que j'allais te sauver malgré toi, que jamais je n'aimerais une autre femme que toi, qu'on aura bientôt plein d'enfants... Mille choses que je n'ai pu tenir. Souvent on se ment à soi même comme on ment aux autres, juste pour y croire un peu plus. C'est la grande escroquerie des sentiments, car aimer c'est parfois promettre ce qu'on ne peut donner, vendre sur plan un bonheur préfabriqué, des rêves utopistes, un peu d'opium dans une boite à bonbons...

Quand j'ai vu les premiers flocons de neige descendre des Alpes, j'ai eu un déchirement au coeur, c'était pour moi comme un funeste présage, un message d'un autre monde, j'avais lu quelque part que le nom de ces montagnes, en Celte, voulait dire "le monde d'en haut", le paradis blanc, un endroit où les guerriers ne sentaient plus le vent des cimes geler leur peau, faire bouger leurs cheveux, un monde lumineux où on s'endort pour ne plus se réveiller. Mais ce n'était que des légendes, et les vitrines s'ornaient de couronnes de fleurs séchées, de boules multicolores, et de branches de sapin odorant. Et la ville, la nuit, semblait saupoudrée d'or, chaque fenêtre étincelante un bonheur, une ambiance de fête.

Les flocons tombaient encore quand ta mère est tombée malade, elle devait faire des examens à Munich, j'allais la voir pour lui apporter des affaires, lui donner des nouvelles de toi. Je ne suivais plus les cours, ma thèse était dans un tiroir depuis bien longtemps, et j'avais revendu mon violon dont je ne me servais plus. Je faisais la navette, entre toi et elle, réconfortant l'une et l'autre, voyant dépérir l'une et l'autre, et me voyant dans le miroir le visage usé par la fatigue et les heures à pleurer.

J'étais dans ta chambre quand le téléphone a sonné. Rectification, je suis dans ta chambre. Tu te reposes un peu, tes grands yeux sont las mais tu es toujours aussi belle. Tu portes un châle bleu sur les épaules, bleu comme tes yeux. Tu as maintenant toujours froid, même au coin du feu. Je te dis que je n'ai bien sûr pas réservé d'hôtel, et que j'imagine que tu as fait de même pour le restaurant, je te dis qu'on peut se faire monter un plateau, qu'il y a un traiteur, que tu pourrais au moins prendre un toast de foie gras, une coupe de champagne, comme avant. Tu balances doucement la tête pour dire non, que je suis gentil, que l'important c'est d'être avec moi, tu plaisantes "au moins, c'est un anniversaire qui ne va pas couter cher", je ris, les yeux embués, j'ai mal à la gorge mais je ne veux rien montrer, comme d'habitude. J'écoute le chant de ta voix, j'aime t'entendre parler, tu es si belle. Tu me dis que tu es fatiguée, qu'il ne faudra pas veiller tard, que tu as commandé un cadeau pour moi sur Internet, qu'il est là, sur le meuble. Je me lève, je t'embrasse, sur le front, pas sur la bouche, pourquoi? Je vais chercher le paquet, il est bien emballé, avec une étiquette imprimée "A toi, avec tout mon amour, pardonne-moi". Je garde le cadeau dans ma main, je me retourne, je veux te dire que je te pardonne tout, que je ne t'en veux pas, que je t'aime, que je serais meilleur, pour toi, qu'on sortira de tout ça. Mais le téléphone sonne...

Les flocons de neige tombent encore plus par la fenêtre alors que je réponds, c'est l'hôpital, ta mère ne va pas bien, ils veulent me parler, elle veut me parler, je ne sais plus. Je te dis que je reviens tout à l'heure, peut-être deux heures, trois au plus, que tu ne t'inquiètes pas, je sors, je demande aux voisins de te surveiller un peu, ils font la fête, je saute dans ma voiture, je pose ton paquet sur le siège du mort.

Quand j'arrive à l'hôpital, il est l'heure de souper, les docteurs ont réussi à gérer la crise, ta mère dors, ils ont peur que ça se transforme en coma, mais d'un autre coté elle est stabilisée, ou un truc comme ça. Je peste contre l'hôpital, la route était mauvaise, dangereuse, la neige a failli me mettre dans le décor plus d'une fois.
Et la neige redouble encore. Il faut que je reparte, je redoute d'être bloqué à Munich. Alors je reprends la route, j'espère être de retour pour 22h, peut-être un peu plus, fêter cet anniversaire avec toi, avant que tu ne t'endormes, pour le repas de toute façon c'est foutu.

Les longues minutes s'envolent encore, les flocons lourds s'écrasent sur mon pare-brise comme des gros papillons ivres. Je suis en sueur alors qu'il fait si froid, j'étouffe, j'aurais tellement envie de souffler, faire une pause. La lueur des phares forme un tunnel de lumière autour de moi, comme un cocon dans la nuit. Je viens te retrouver. Quand j'arrive, les voisins font toujours la fête, le mari me fait un clin d'oeil, il a les joues rougies par l'alcool, il est heureux, c'est Noël. Je monte les marches, j'ai attrapé mon cadeau, je veux l'ouvrir avec toi.

Tout est calme chez toi, il fait chaud, il fait bon, des petits angelots de cuivre s'entrechoquent sur un mobile accroché au plafond, je ne t'appelle pas, tu dors peut-être. Je vais dans la chambre, tu es allongée, tu portes notre robe, celle de nos nuits enchantées. Je marche sur un tube blanc en plastique, le temps s'arrête, je te regarde, tu gémis doucement, plutôt un râle, comme un enfant fiévreux, il y a un nom savant sur le tube, une étiquette rouge, je ne comprends pas pourquoi il est là, vide, nous avons tout caché pour te protéger.

Alors je vais vers toi, je m'élance, comme si tu étais à des kilomètres de moi, ta tête est sous les oreillers, comme si tu voulais te cacher d'avoir fait une bêtise, j'attrape les oreillers, je les balance violemment, en hurlant, comme une bête blessée, je crois qu'il y en a un qui se déchire, je t'appelle, m'entends-tu? Tu dois m'entendre, c'est obligé que tu m'entendes, je sens encore un souffle de vie en toi, mais je ne sais pas comment l'attiser, le préserver. Je te secoue, je te parle, je te gifle, tu es si désarticulée, comme une poupée de chiffon.

Je prends ta tête dans mes deux mains, j'hurle ton prénom, je veux que tu ouvres les yeux. Alors tu le fais, tu ouvre doucement les yeux, si lentement, mais tu ne me vois pas, tu ne vois rien, et moi je vais chercher une étincelle dans l'océan de tes yeux, rien qu'une lueur, un signe, quelque chose. Mais je vois dans tes yeux une ombre passer, je la vois distinctement, je jure que je la vois, tes yeux bleus deviennent soudain sombres, noirs, comme une bougie qui s'éteint.

Et une plume d'oie doucement se pose sur ta bouche, comme un flocon...

"Le vingt-cinq décembre mil neuf cent quatre-vingt-dix-huit à 22 heures 30....." Je referme la feuille, je le connais cet acte de décès, je l'ai gardé toutes ces années, à côté du cadeau, les deux choses qui me restaient de toi.

Bien sûr, j'ai ouvert le paquet, j'ai attendu bien des années pour le faire, dedans j'ai trouvé un disque d'Eric Clapton, "Tears in Heaven". Il remplaçait celui de "Smile" qu'on m'avait volé.

"Beyond the door there's peace I'm sure and I know there'll be no more tears in heaven.."

J'ai gardé dans un tiroir ce disque, la feuille pliée, et l'étiquette. Je les ai toujours, Je t'aime toujours.

"A toi, avec tout mon amour, pardonne-moi"

Non, je n'arrive pas à te pardonner, et j'en suis si désolé...

 

 

LeSongeur 2009

 

(Le texte sur Auféminin.com...)

(Vidéo de "Panis Angelicus" sur YouTube)

(Vidéo de "Smile" sur YouTube)

(Vidéo de "Tears in Heaven" sur YouTube)



16/02/2010
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